
- Teacher: Jean DEILHES
- Teacher: laurence janin
Partie 2
2. Programmes en EMI.
2.1 L’éducation aux médias et à l’information, un enjeu citoyen mondial :
Nous avons jusqu’ici centré le cours sur les territoires de l’EAM en France en décrivant les périmètres de cette éducation à. Mais celle-ci s’est construite et inscrite dans un champ européen et international et ce, dès sa constitution dans les années cinquante. Je vous renvoie à nouveau au cours de N. Boubée ainsi qu’aux recherches de Marlène Loicq[1].
Dans un contexte de numérisation massive de la société, des instances politiques telles que le Conseil de l’Europe et la Commission européenne ont formulé un certain nombre de recommandations portant sur l’EAM dans les programmes scolaires. L’UNESCO a également joué un rôle considérable. Ainsi « l’éducation aux médias » est une expression récurrente dans les années soixante dans les milieux internationaux traitant des problèmes de l’éducation (Gonnet, 1997). Elle fait l’objet d’une déclaration à Grünwald lors d’un symposium de l’Unesco en 1982 regroupant chercheurs et éducateurs. Il est notamment demandé que l’éducation aux médias soit intégrée aux programmes de la maternelle à l’université. Un appel est fait également à la formation destinée aux éducateurs ainsi qu’aux animateurs et médiateurs. Il s’agit à la fois d’améliorer leur connaissance et leur compréhension des médias et de les familiariser avec des méthodes d’enseignement appropriées en tenant compte de la connaissance des médias souvent considérable mais encore fragmentaire que possèdent déjà des étudiants (N. Nouailles, 2017).
C’est dans cette perspective que vont s’inscrire différentes réunions internationales :
-1990 : Lors du colloque de Toulouse “Nouvelles Directions de l'Education aux médias” [2] de nouvelles orientations sont proposées portant entre autres sur l’inscription de l’EAM dans les curricula.
-2001 : Le Séminaire « Education aux médias pour les jeunes » à Séville[3] propose une « définition et principes généraux de l'Education aux Médias » ainsi qu’une « définition opérationnelle ». En effet l’un des objectifs de cette rencontre est de « proposer une législation innovatrice sur l'éducation aux médias et un programme scolaire des médias. » Un cadre propre à l’EAM est proposé, composé :
-d’une définition générale de principe large, donc consensuelle.
-d’une définition « opérationnelle » avec des objectifs communs, applicables et « légitimes » et ce, « afin que l’EAM puisse être mis en pratique et être évaluée, […] ainsi qu’une définition du contenu des cours sur les médias et de l'acquisition par l'étudiant et le professeur/formateur d'une manière adaptée à leur milieu culturel et aux productions. » Quatre axes sont posés :

Ces 4 axes ciblent : les jeunes de 12 à 18 ans ; avec aussi une préoccupation portée aux « enfants de 5 à 12 ans à cause du développement et des besoins de ceux-ci (acquisition de connaissances, distinction réalité/fiction, développement d'identité et de la conscience de citoyen) »
Ces principes établis, plusieurs recommandations vont être formulées et notamment une portant sur les programmes scolaires, objet de notre cours.
Ainsi il est proposé dans le volet 2 :
|
Formation pour les professeurs et autres praticiens, formateurs d'ONG, étudiants apprenant à être professeurs : - Développement d'une certification appropriée, si possible - Développement de programmes scolaires sur l'éducation aux médias, formelle et informelle - Création de guides pour professeurs et parents, avec une diversité de supports et matériaux - Cours d'été sur l'éducation aux médias pour professeurs - Rédaction d'une petite publication avec des indications pour les étudiants - Création de cours à distance |
Le volet 3 réaffirme le partenariat avec les médias. Enfin le volet 4 encourage la création de réseaux et portails de ressources pour les praticiens et le publics en général : nous y reviendrons.
Voici ci-dessous le compte rendu des actions à mener pour l’Europe[4] :
Néanmoins il est mentionné la difficulté à imposer cette éducation à dans la mesure où les politiques éducatives en ce début de millénaire sont marquées par une forte tendance au retour aux fondamentaux, à « la volonté politique d’introduire l’informatique à l’école qui semble guidée dans bien des cas par des préoccupations étroites de rentabilité économique ; en ce sens, elle risque de négliger la mise en question critique de ces nouveaux médias et les possibilités créatives qu’ils offrent aux élèves. » C’est donc une focalisation sur l’accès aux nouvelles technologies tant à l’école qu’hors les murs à laquelle nous assistons. Ainsi se dessinent deux axes au début des années 2000 : l’éducation aux médias et l’éducation au numérique.
-2009 : Le séminaire de Bellaria en Italie poursuit les réflexions engagées sur notamment l’avenir de l’éducation aux médias avec un texte de D. Buckingham. Signalant que l’éducation aux médias est dans une phase de transition, le chercheur confirme cette double orientation entre médias et numérique. L’auteur appelle à associer éducation aux médias et éducation au numérique, qu’il considère comme une opportunité politique – de politique éducative notamment- et affirme « que les technologies de l’information et de la communication devraient être réellement considérées comme des formes de médias. Nombre de gens s’y réfèrent en parlant des « nouveaux médias » — quand bien même la distinction entre anciens et nouveaux n’est pas toujours d’une grande utilité. Les ressources numériques — sites web, jeux sur ordinateur, environnements en ligne — constituent un médium entre nous et le monde, à l’instar des livres, des films et de la télévision : ils sont par essence des médias. » Cette analyse posée confirme alors que la différence faite entre EAM et éducation numérique n’est plus pertinente. De ce fait, ces deux champs peuvent se nourrir mutuellement : la première en développant une EAM critique des médias, la seconde en offrant de nouveaux thèmes d’éducation à liés à la citoyenneté notamment. Dans cette perspective, cette fusion entre ces deux éducations nécessite d’élargir les publics et donc des contextes d’apprentissages en dehors de l’école. Elle ouvre des perspectives plus accrues dans le domaine de la créativité de médias et dans l’analyse des usages de ces nouveaux médias. Toutefois des points d’achoppement apparaissent : envisager « les aspects créatifs et productifs des médias » sans prendre en compte les enjeux –économiques, commerciaux, politiques que permettent ces productions, c’est perdre de vue ce qu’est l’EAM critique. L’école est alors un lieu qui permettrait de développer ces compétences. Car l’EAM doit être considérée comme pivot à un ensemble d’enseignements.
-2013 : L’inscription de l’EAM dans la Loi Peillon a légitimé et rendu visible l’éducation aux médias et à l’information.
Voici un extrait de « La stratégie pour faire entrer l’école dans le numérique » :
|
Faire entrer l’École dans l’ère du numérique : pourquoi ? •Réduire les inégalités sociales, territoriales et numériques •Développer des pratiques pédagogiques diversifiées •Renforcer le plaisir d’apprendre et d’aller à l’École •Permettre aux élèves de s’insérer dans la société en tant que citoyens et dans la vie professionnelle •Favoriser l’implication des parents dans la scolarité de leurs enfants |
L’expression « éducation aux médias » constitue l’une des « onze stratégies pour faire entrer l’école dans l’ère du numérique » dans cet extrait du document ci-dessous[5] :

-A qui s’adresse cette stratégie ?
Ø Aux établissements du secondaire.
-Sous quelle forme cette éducation est intégrée dans les programmes ?
Ø Ses objectifs sont avant tout transversaux. Autrement dit, l’EAM, l’éducation à l’information peuvent être traitées dans l’ensemble des disciplines.
Ø La création du B2I doit permettre aux élèves de valider un ensemble très large de compétences liées notamment au numérique responsable que l’EMI prend en charge.
-A partir de quels supports ?
Ø On retrouve l’usage de guides, mentionnés supra, permettant d’étayer les démarches des équipes pédagogiques pour « prévenir et faire face aux situations problématiques où le climat scolaire est troublé par ces nouveaux médias. ».
Nous sommes ici dans une représentation protectionniste de l’EAM et EMI qui ne se dément pas jusqu’à aujourd’hui. Elle devient une composante du parcours citoyen comme le souligne L. Corroy en 2018, et ce à partir de la réforme du collège en 2016.
-2015 : Cette visibilité est concomitante des attentats contre le journal satirique Charlie Hebdo (et suite à la remise en cause de la minute de silence le jeudi 8 janvier 2015) L’éducation aux médias apparaît alors comme une réponse visant à rassurer la communauté éducative. C’est ainsi que l’expression apparaît dans plusieurs interventions de la Ministre de l’époque N. Vallaud Belkacem à l’Assemblée Nationale (N. Nouailles, 2017)[6]. Néanmoins, dans un article paru en novembre 2018, Laurence Corroy Labardens et Pascal Froissart répertorient toutes les occurrences liées à l’EMI dans les discours prononcés par les ministres de l’EN entre 2005 et 2017. Leur hypothèse est, par le biais de « l’analyse plus fine des discours ministériels, de repérer […] des différences d’approche : protectionniste quand les médias sont vus comme les perturbateurs de la vie scolaire, pragmatique quand les médias sont proposés comme matériau d’analyse de la vie contemporaine. L’arrivée de l’internet grand public n’a pas véritablement changé la donne. Au contraire, renforcé par les problématiques des rumeurs et des théories du complot, le discours sur l’éducation aux médias semble revenir à une approche protectionniste. » L’étude desciptive souligne que le terme « d’éducation aux médias », […] (ainsi que) le thème de l’EAM et l’EMI ne sont mobilisés que depuis peu de temps (depuis 2012, dans un discours de Vincent Peillon, et surtout depuis 2015).
De plus, et c’est important, la question de l’EMI dans les discours des ministres « suivent l’actualité. » Ainsi : « au 1er trimestre 2015, le thème explose et il est utilisé dans près de 80 % des discours prononcés ; l’explication se trouve dans la coïncidence avec, à la même période, une très violente campagne d’attentats terroristes en France et le souci pour le ministère d’encadrer davantage l’action publique. La mobilisation nouvelle du thème d’éducation aux médias comme rempart protectionniste devant l’adversité violente est ici pleinement démontrée ; cela ne va pas de soi : les attentats des années 1960 (en métropole ou sur le sol algérien) n’avaient pas donné lieu à une mobilisation publique pour expliquer la violence aveugle aux enfants. » Toutefois il est nécessaire de mentionner l’année 2001 avec les attentats du 11 septembre contre les Twin Towers à New York et le Pentagone à Washington. A l’époque, le ministre de l’Education, Jack Lang[7], avait invité les enseignants à « trouver les bonnes attitudes pédagogiques pour que les inquiétudes et les interrogations des élèves puissent s’exprimer et trouver des réponses appropriées. »
Même si comme le rappellent les deux chercheur.rices, l’éducation aux médias « est placée sous le signe de la participation, de l’engagement des élèves dans la pratique journalistique. », l’approche protectionniste, dans les discours ministériels, reste dominante et ce depuis 2006.
En exemple une citation de cet article :
« Si la plupart des élèves découvrent aujourd’hui l’ordinateur et l’internet dans le cadre familial, l’école ne saurait pour autant se désintéresser des nouvelles technologies. En effet, elle se doit de transmettre aux élèves les instruments d’analyse et les réflexes nécessaires à un bon usage des technologies de l’information et de la communication » (Xavier Darcos, 14/05/2008).
Autre exemple :
« L’expérience qui a été mise en place au lycée Jean Vilar de Meaux n’existe en effet que depuis 3 mois, et elle porte déjà ses fruits : les enseignants ont constaté des progrès dans les résultats scolaires du deuxième trimestre. Les élèves sont plus motivés et heureux de participer au projet. Leurs parents témoignent de leur satisfaction de voir leur enfant se coucher plus tôt, moins regarder la télévision, mieux utiliser l’ordinateur. Les conditions de vie générales dans la classe ont été améliorées » (Luc Chatel, 25/05/2010).
Cette approche va s’installer durablement notamment (et nous l’avons déjà mentionné) par l’accès massif à l’internet depuis le début des années 2010, le développement des RSN, où les usages potentiellement à risques vont être pris en charge par cette « éducation au numérique ». Comme le soulignent encore les deux chercheur.es « l’outil principal en est la création en 2006 d’un brevet, le brevet « informatique et internet », B2i. Après une phase expérimentale, il est étendu et complété deux ans plus tard ». Puis il est remplacé par la « startup d’état Pix »[8] officiellement à la rentrée 2019. (Celle-ci est en expérimentation depuis 2017) Pix prend en charge notamment la recherche d’information et la question des fake news. La plateforme s’adresse à l’ensemble de la population, à partir de la quatrième pour l’enseignement formel (et correspond de ce fait aux programmes scolaires du collège réformé en 2016). Pix favorise une approche individuelle d’autoévaluation d’un ensemble de compétences numériques. La mise en œuvre de cette plateforme gratuite soutenue par le Ministère de l’Education nationale s’inscrit dans une approche protectionniste de l’éducation aux médias (voir le traitement des Fake News) et de l’éducation à l’information, au numérique responsable, aux protections des données, au cyber harcèlement. Il est d’ailleurs à noter que la promotion de cette plateforme est notamment confiée aux référents numériques des établissements du secondaire depuis la rentrée 2019. Ceux-ci bénéficient d’une formation pour tenter de mettre en œuvre cette plateforme. Les CLEMI académiques peuvent être invités à y participer.
Ainsi il subsiste encore une approche conduisant singulièrement à une dissolution des compétences et contenus spécifiques au champ de l’EAM dans une éducation au numérique où l’objectif serait de valider des compétences afin d’obtenir des certifications. La lecture critique des médias ou encore l’encouragement à créer un média scolaire dans chaque établissement comme avait appelé à le faire la précédente MEN en mars 2015[9] n’apparaîtraient alors plus dès lors au premier plan ? Et pourtant cet éclatement quant à la prise en charge des compétences à développer en EAM et en éducation à l’information par différents acteurs (professeur.es documentalistes au premier chef, enseignants, CPE, journalistes-médiateurs privés, agréés par le MEN) est à constater, et dans le même temps constituent un espace favorisant des dispositifs en éducations aux médias tant d’un point de la réception (usages et analyse critique d’un média) que la production médiatique.
Bibliographie :
Buckinkgam D. L’avenir de l’éducation aux médias à l’ère numérique : défis politiques et pratiques, EuroMeduc, Controverses, défis et perspectives, 2009
Corroy Labardens L., enseigner l’éducation aux médias aujourd’hui : nouveaux enjeux informationnels et communicationnels au prisme du numérique, Les cahiers de la SFSIC, n°15, 2018
Laurence Corroy et Pascal Froissart, « L’éducation aux médias dans les discours des ministres de l’Éducation (2005-2017) », Questions de communication [En ligne], 34 | 2018,
Carton, T. & Tréhondart, N. (2020). La plateformisation de l’éducation aux médias et à la citoyenneté : Regards critiques et enjeux d’émancipation. Spirale - Revue de recherches en éducation, 66, 77-94. https://doi.org/10.3917/spir.066.0077
[1]Cette dernière s’est intéressée plus particulièrement aux politiques éducatives en matière d’éducation aux médias et à l’information et ce, dans une démarche comparative visant alors à mettre en lumière les spécificités propres à chaque politique conduite en Australie, au Canada et en France.
[2]Le British Film Institute (BFI) et le Centre de liaison de l’enseignement et des moyens d’information (CLEMI) ont organisé, en association avec l’UNESCO.
[3] Education aux médias : Une stratégie mondiale de développement. Document d’orientation préparé pour l’UNESCO Secteur de la communication et de l’information David Buckingham, Institute of Education, University of London, Royaume-Uni,Mars 2001
[4] Séminaire de Séville, UNESCO, 2002
[5] Sur l’EMI inscrite dans la Loi Peillon en 2013 :
https://eduscol.education.fr/numerique/dossier/competences/education-aux-medias
[6] « Car il s’agit bien d’un certain nombre de ces élèves qui ont posé tant d’inquiétudes par leurs réactions en janvier 2015. Ainsi le 13 janvier, une journaliste de France 2, affirmait à l’antenne : « Il faut repérer et traiter ceux qui ne sont pas Charlie ». [6] Le 14 janvier, la ministre de l’Éducation Nationale, Najat Vallaud Belkacem déclarait à l’Assemblée Nationale : « Et nous avons tous entendu les "Oui je soutiens Charlie, mais", les "deux poids, deux mesures", les "pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ?" Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs ». L’éducation aux médias et à l’information a alors surgi dans sa pleine réalité : il fallait la mettre en place urgemment. »
Master 2 EMI MEEF : Synergies en question : Quelle place pour les journalistes dans les projets en éducation aux médias et à l’information?, 2017
- Teacher: Nathalie NOUAILLES